Ces faux sites d’actualité qui ciblent les seniors : 15 millions de Français piégés chaque mois

Une étude Médiamétrie révèle l’ampleur d’un phénomène invisible : des centaines de sites internet se font passer pour des médias, mais sont entièrement rédigés par des robots. Leurs premières victimes ? Les plus de 50 ans, qui représentent les trois quarts des visiteurs. Voici comment les reconnaître.

15 millions de visiteurs mensuels sur des sites fantômes

Vous pensiez lire un article de presse ? Il a peut-être été rédigé par une intelligence artificielle en quelques secondes, sans aucun journaliste, sans aucune vérification. Tel est le constat alarmant d’une étude publiée le 18 décembre par l’institut Médiamétrie, en partenariat avec le média spécialisé Next.ink.

Sur les dix premiers mois de l’année 2025, 251 sites identifiés comme « générés par IA » ont attiré en moyenne 15,7 millions de visiteurs uniques par mois. Un chiffre qui les placerait, s’ils étaient comptabilisés ensemble, dans le Top 10 des sites d’actualité français.

Ces plateformes imitent les codes de la presse traditionnelle : rubriques « Économie », « Santé », « Retraite », logos professionnels, noms de journalistes fictifs. Mais derrière cette façade, aucune rédaction. Des robots virtuels utilisant l’IA produisent des centaines d’articles par jour, souvent en reprenant et en reformulant le travail de vrais médias.

Pourquoi les seniors sont-ils les plus touchés ?

Le profil des victimes est sans appel. Selon le panel de 20 000 internautes suivi par Médiamétrie, 74 % des personnes qui consultent ces sites ont plus de 50 ans. Plus précisément : 31 % ont entre 50 et 64 ans, et 43 % ont 65 ans ou plus.

Chez les 50-64 ans, 37,5 % ont visité au moins un de ces sites dans le mois. Chez les 65 ans et plus, le taux atteint 36,7 %. À titre de comparaison, seuls 3 % des 15-24 ans et 23 % des 25-49 ans s’y retrouvent.

L’explication tient en partie aux usages numériques : ces sites prospèrent grâce à Google Discover, le fil d’actualités personnalisé qui s’affiche sur les smartphones Android et l’application Google. Or, 89 % des visites proviennent d’un mobile ou d’une tablette. Et les seniors sont aujourd’hui les plus gros consommateurs de ce flux automatisé.

Selon une autre étude Médiamétrie, le temps passé sur internet par les plus de 65 ans a bondi de 82 % en cinq ans. Résultat : désormais, les plus de 50 ans consultent davantage ces faux sites d’information que les vrais médias du Top 10 !

Google, principale porte d’entrée du piège

Comment des millions de Français atterrissent-ils sur ces pages sans le vouloir ? L’étude pointe un responsable majeur : 77 % du trafic provient de l’écosystème Google (Discover, Search, Actualités). Meta (Facebook, Instagram) ne représente que 10 %.

Le mécanisme est redoutable. Ces sites publient massivement — parfois plusieurs centaines d’articles par heure — pour saturer l’algorithme de recommandation. Ils ciblent les sujets qui intéressent les seniors : retraites, aides sociales, santé, impôts. Et Google, malgré ses promesses répétées d’exclure « 99 % des contenus de faible qualité », continue de les mettre en avant…

« L’AI Slop envahit le monde et Discover n’est pas à l’abri« , a reconnu début décembre un responsable de l’équipe Trust and Safety de Google, lors d’une conférence à Zurich. Une reconnaissance à demi-mot qui n’est suivie d’aucun changement perceptible pour l’heure du côté de Mountain View (siège mondial de Google, NDLR).

Next.ink a ainsi identifié près de 8 900 sites de ce type rien qu’en français, gérés par plus de 200 éditeurs ! Alors imaginez le phénomène à l’échelle mondiale — et les profits générés pour les parties prenantes. Leur modèle économique est simple : ces sites affichent de la publicité — via la régie de Google la plupart du temps (AdSense) : plus ils génèrent de clics (grâce à Google Discover ou Google Actualités), plus ils gagnent d’argent ; et Google avec eux puisque sa régie publicitaire perçoit une commission sur chaque clic. Peu importe finalement que l’information soit fiable, dans ce schéma seul compte le profit immédiat.

Évidemment, Google se défend de faire le lit de cette économie parasite et se présente lui-même comme une victime collatérale, bien qu’il en soit en même temps le premier bénéficiaire sur le plan économique. Dans les faits, rien ne change et les demandes d’une régulation par les acteurs de la presse hexagonale ou mondiale n’y changent rien, jusqu’à présent.

Sans être un spécialiste des algorithmes, peut-être aurait-il suffit d’ajouter des paramètres favorisant l’ancienneté des sites d’information sur un sujet donné pour juguler cette hémorragie ? Ce simple changement éviterait par exemple de voir un ancien site d’opposition politique africain laissé à l’abandon, devenir en quelques semaines un spécialiste incontournable des montres de luxe trustant une bonne part des résultats dans Google Actualités, grâce à la magie de l’automatisation par IA, loin devant les spécialistes historiques du secteur ayant plusieurs décennies d’expertise ; entre autre exemple.

Des erreurs qui peuvent coûter cher

Le danger d’un tel phénomène ne se limite pas à la perte de temps ni à menacer un pan entier de l’économie de l’information. Ces articles, non relus par des humains ayant un minimum d’expertise du sujet traité, peuvent également contenir des erreurs graves.

L’Œil du 20 heures de France 2 a ainsi testé le système en mars 2025 : un article généré par IA sur la cérémonie des Oscars mentionnait des films primés qui n’existaient pas, et un prix du meilleur scénario attribué à… une intelligence artificielle !

Sur des sujets comme vos droits à la retraite, les conditions d’une aide sociale ou un traitement médical, une information erronée peut avoir des conséquences concrètes sur nos vies. D’autant que ces sites n’ont aucune obligation de rectification ni de comptes à rendre, contrairement aux vrais médias : ils disparaissent souvent après quelques semaines, remplacés automatiquement par d’autres sites sortis eux aussi de nulle part — souvent sans nécessiter la moindre intervention humaine.

Le phénomène prend enfin une dimension géopolitique. Selon un rapport de Recorded Future publié en novembre 2025, 141 faux sites d’information locale ont été créés en France depuis le début de l’année, mêlant vraies dépêches et contenus pro-russes générés par IA. Fake news, vous avez dit fake news ?

Comment reconnaître un faux site d’actualité ?

Face à cette prolifération, quelques réflexes permettent de limiter les risques :
Vérifiez la page « Qui sommes-nous » ou « Mentions légales ». Les vrais médias affichent leur équipe, leur adresse, leurs mentions légales, leur ancienneté. Les sites générés par IA ont souvent des pages vides ou des biographies génériques (« passionné d’actualité », « rédacteur curieux »).

Méfiez-vous des auteurs inconnus. Si l’article est signé « La Rédaction » ou par un prénom sans historique d’articles, c’est suspect.

Regardez l’ancienneté du site. Un média créé il y a quelques semaines qui publie 50 articles par jour n’a rien de sérieux. 50 articles par jour, cela correspond à la production d’une rédaction de journalistes conséquente ; pas un ni deux…

Installez une extension de détection. Le site Next.ink, à l’origine de l’enquête, propose une extension gratuite pour navigateurs (Chrome, Firefox,). Elle affiche une alerte lorsque vous consultez l’un des 8 900 sites identifiés comme étant générés par IA.

Enfin, privilégiez les sources que vous connaissez. Pour vos décisions financières, de santé ou administratives, les sites officiels (.gouv.fr, service-public.fr) et les médias établis restent les plus fiables, cela tombe sous le bon sens…